Antivj

Publié le par e2histoiredelart

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 Qu'est ce qu'AntiVJ ? Et pourquoi précisément parlez de label visuel plutôt que de collectif ?


Joanie Lemercier : Dès 2006, pour mes premières installations à Bristol, j’ai utilisé le nom AntiVJ qui reflète évidemment une volonté de me détacher des clichés et des effets vieillissants du VJing classique. AntiVJ, sous sa forme actuelle, est né entre 2007 et 2008, à la suite de la rencontre de Yannick Jacquet (legoman)Romain Tardy (Aalto) etOlivier Ratsi, dont les préoccupations rejoignaient les miennes. Nous nous croisions régulièrement lors d’événements où nous intervenions en tant que VJ, et nous partagions notamment tous cette envie de dépasser les formats classiques de la vidéo-projection, et de sortir de l’écran rectangulaire. Nous avons donc commencé à collaborer ensemble, et assez naturellement, nous nous sommes rassemblés sous le nom AntiVJ. Depuis, d’autres personnes ont progressivement intégré le label. En ce qui concerne le terme de « label », j’ai longtemps suivi avec attention le parcours de différents collectifs de VJs et d’artistes visuels comme Pfadfinderei et Play, qui sont des exemples vraiment intéressants de combinaison de talents, mais j’ai souvent regretté de voir ce travail comme celui d’une entité qui, d’une certaine manière, « noyait » les talents individuels. C’est donc le schéma du label musical qui a prévalu, à l’instar deWarpRaster NotonMinusGhostly, labels avec une orientation artistique très forte, qui regroupent des artistes partageant des idées et des directions communes, mais où chacun conserve sa propre identité.

 

Spectaculaire

 

Une grande partie de vos projets mettent en oeuvre une dimension spectaculaire, comment penser-vous cet aspect de votre travail ?

« St Gervais » Thomas Vaquié, Yannick Jacquet, ANTIVJ

« St Gervais » Thomas Vaquié, Yannick Jacquet, ANTIVJ

Romain Tardy : La question de la dimension spectaculaire dans notre travail se pose, à mon avis, à plusieurs niveaux : le premier est celui de l’échelle, de nombreuses pièces ayant pour support une architecture donnée. Ce rapport d’échelle où le public est dominé par le bâtiment est intéressant dans la mesure où il permet un sentiment d’immersion plus fort voire immédiat et ce, avant que la pièce ait commencé. La façon dont le public est conditionné est très importante car l’impact de la pièce en dépendra en partie : les instants d’obscurité précédant la lumière sont déterminants, non seulement pour se plonger dans un certain état de réceptivité, mais également pour prendre la mesure du volume qui se trouve devant soi. Le deuxième aspect spectaculaire est lié aux différentes illusions d’optique que nous utilisons, et qui servent à « augmenter » le support physique de la projection. Qu’il s’agisse de trompe-l’œil animés ou d’arêtes lumineuses dessinant les volumes (cfLight Canvas ou Light Sculpture), l’aspect spectaculaire se niche ici dans des détails paradoxaux : un volume de bois qui s’allume alors qu’il ne contient pas de source de lumière, ou encore un élément physique que l’on sait immobile qui se met soudainement à bouger. Ces jeux simples sur la perception visuelle utilisant comme seul outil la lumière projetée permettent justement l’émergence d’une forme de spectaculaire du détail, plus subtil. Pour résumer, je dirais que le spectaculaire fait partie de notre travail, mais de façon détournée : nous essayons de faire en sorte que l’impact souhaité réside davantage dans la sensation personnelle et subjective que dans l’effet choc dont la sensation s’étiole une fois qu’il est passé.

« Nuits Sonores » AntiVJ
« Nuits Sonores » AntiVJ

 

Programmation 

 

Vous définissez et programmez vos propres logiciels et outils de travail, cette démultuplication abyssale ne vous complexifie-t-elle pas la création autant qu'elle vous y aide ? Et que vous permet-elle de faire spécifiquement ?


Nicolas Boritch : Les projets sont bien entendus liés de manière déterminante à l’utilisation des technologies numériques, et souvent à leur détournement. Dès 2006, c’est justement en détournant des programmes comme Flash, Illustrator ou Arkaos que Joanie Lemercier a développé une approche personnelle du mapping. L’arrivée de Simon Geilfus, codeur doté d’une vraie culture graphique, a apporté de nouvelles perspectives car très rapidement il a fallu créer nos propres outils pour ouvrir des portes en terme de création mais également pour résoudre les questions techniques qui se posaient. La technologie, qui nous apporte des pistes créatives inédites, est parfois le point de départ d’un projet. Mais d’une façon générale, nous essayons de faire en sorte qu’elle ne se voit pas, qu’elle s’efface derrière le contenu du projet.

Joanie Lemercier : Personnellement, les technologies émergentes et leur utilisation dans un contexte artistique me fascinent. Une bonne part de mon activité est donc liée à la veille technologique et à la recherche, indispensable car intimement liée à mon propre processus créatif, ce qui n’est pas forcement le cas de tous les artistes du label. Avec Simon Geilfus, nous essayons d’apporter à la fois des solutions techniques et de nouvelles pistes créatives aux artistes, nous avons ainsi exploré le mapping architectural, la stéréoscopie, et nous nous intéressons aux technologies de tracking, aux projections interactives, et aux outils de production en temps réel.

Principles of geometry + AntiVJ
Principles of geometry + AntiVJ

 

Contexte

Comment l'imaginaire et l'univers que vous développez s'articule-t-il avec l'architecture ? Par exemple, lors des projects à Séoul et Cuba, comment les questions politiques et plus largement de société qui sont bien souvent viscéralement liées à l'architectire soulevées là bas ont-elle été pensées et comment cela influe-t-il sur votre manière de travailler ?


Romain Tardy : Travailler avec l’architecture est un processus complexe : même si elle est utilisée comme support de projection, j’ai parfois l’impression que nous devons nous poser des questions similaires à celles qu’un architecte se poserait si on lui proposait de réaliser une extension du bâtiment en question. Intervenant sur un ouvrage qui possède déjà ses intentions propres (celles de l’architecte, pas toujours évidentes à cerner), et une fonction donnée (passée ou actuelle - visible ou non), le contenu de la pièce se doit, à mon avis, de recouper ces caractéristiques à un moment donné. Mais l’ensemble d’éléments et de circonstances qui entourent une construction nous donne souvent certaines directions à suivre, davantage que la construction en elle-même. Une des questions qui nous préoccupe aussi, est de ne pas se laisser submerger par une certaine forme d’exotisme, ou de références que nous ne maîtrisons pas. Bien que le contexte ait une influence, il est essentiel pour nous d’incorporer dans notre travail un certain nombre de codes qui nous sont proches, et avec lesquels nous travaillons : les nombreuses références empruntées à une histoire de l’art occidentale (de la peinture flamande pour la pièce à Cuba à l’art minimal pour Songdo et d’autres pièces) sont autant d’outils qui nous permettent de nous approprier un contexte dont de nombreux paramètres nous échappent.

Pour le projet Songdo, réalisé en Corée du sud, nous avons justement choisi de jouer la carte d’une pièce très minimale, sans couleurs, où les effets utilisés (qui pourraient presque paraître caricaturaux aujourd’hui pour une pièce de mapping) tendent ici vers une sorte de manipulation élémentaire, primitive du bâtiment. Cela se relie au contexte très particulier dans lequel était placé ce bâtiment : la mégapole hyper-technologique en devenir de New Songdo City, à la construction de laquelle nous assistions jour après jour. Ce bâtiment, un des premiers à être terminé, se tenait au milieu d’une ville qui n’existait pas encore, et dont la structure (visible depuis l’immense tour-hôtel où nous étions logés) se dessinait petit à petit. La singularité d’un tel contexte permet de conférer à des visuels abstraits une force particulière. Ce jeu d’évocation d’une situation surréaliste - et par certains aspects apocalyptique - à partir d’éléments graphiques a priori neutres a été une expérience particulièrement marquante pour nous, et également une façon de se rendre compte que des éléments graphiques extrêmement simples peuvent avoir une puissance évocatrice très forte.

 

Son

Pour le moment, dans le plupart de vos projets, le son et l'image s'articulent précisément, et se valoriqent l'un l'autre. Comment travaillez vous ce rapport à la musique ? Et en tant que "label visuel", envisagez-vous des projects muet ? 


Romain Tardy : La musique possède une place centrale dans notre travail, même si nous sommes plus nombreux à travailler l’image au sein du label. Je pense que notre passé de VJ a quelque chose à voir avec cela : le fait d’avoir évolué dans un contexte de festivals de musique électronique nous a poussé à dépasser l’aspect festif de ces évènements pour essayer de comprendre comment les artistes composaient et jouaient leur musique en live. Pouvoir en rencontrer certains a également été décisif. Mais cette articulation son/image, est surtout venue de la rencontre avec Thomas Vaquié, qui compose la musique de la plupart de nos pièces, et avec qui nous travaillons depuis plusieurs années maintenant. Un des éléments moteurs de cette collaboration est sans doute le fait que Thomas soit aussi compositeur de musique de film, ce qui nous a amené à développer une méthode de travail particulière dans laquelle les éléments visuels et sonores s’influencent en permanence : les deux étant développés en même temps, certaines parties d’un projet seront entièrement calées sur la musique alors qu’à d’autres moments, le montage sera arrêté et Thomas devra amener son univers sonore à partir de cette contrainte visuelle.

« St Gervais », Yannick Jacquet et Thomas Vaquié, AntiVJ

Pour répondre à la deuxième partie de la question, j’ai tendance à penser que si l’on devait se diriger vers un projet qui n’utilise qu’un seul de ces deux éléments, ce serait plus probablement le son que l’image, même si cela peut surprendre. Une installation sonore spatialisée fait partie des envies que nous partageons avec Thomas, et même s’il n’y a pas de travail de l’image au sens où on l’envisage habituellement, le choix de l’espace et la façon d’amener le spectateur dans ce lieu pourrait tout de même s’y apparenter car on n’échappe pas à l’image, et l’inverse est vrai aussi : une pièce muette réalisée dans un environnement particulier pourrait très bien se passer d’une bande-son composée, et utiliser les bruits ambiants déjà présents. Nous avons en tête depuis un moment de faire des projets dans la nature, ce qui serait l’occasion de mettre en œuvre ce principe.

Pluridisciplinarité

 

Envisageriez-vous de travailler avec des artistes dont les pratiques son diamétralement opposées aux vôtres ? 


Romain Tardy : De mon point de vue, cela est souhaitable et même vital pour ne pas s’enfermer dans quelque chose de confortable, de rassurant. Parler avec le public, ou avec des personnes qui ont vu nos pièces et qui n’ont aucune connaissance des bases techniques sur lequel le travail repose est très enrichissant à ce titre. Les questions qui affleurent nous prennent parfois de court par leur simplicité, ou par l’angle inattendu que nous ne voyons même plus du fait d’une technique qui commence à se roder. Travailler avec d’autres artistes est un défi très stimulant, car chaque décision que l’on prend résonne différemment. Il est d’ailleurs important pour moi de conserver des pratiques hors de la vidéo à côté des projets AntiVJ et les projets qui m’attirent le plus seront ceux dont les collaborations amèneront de nouvelles questions, et permettront de découvrir de nouveaux contextes à interroger.

« Norrkoping » Romain Tardy, AntiVJ
« Norrkoping » Romain Tardy, AntiVJ

 

Diffusion 

Il y a un réel et important décalage entre la perception que le public a de vos performances en live et celle qu'il peut avoir en regardant via youtube ou viméo vos comptes rendus et surtout les captations amateurs. On passe ainsi d'une dimension spectaculaire et unique à quelque chose de relativement étriqué, ne serait-ce que par la taille et la résolution de la vidéo votre travail par le biais d'internet est très largement supérieur à celui y ayant réellement assisté, d'autant plus que les projets sont souvent de courte durée et joués généralement une ou deux fois. Qu'en pensez-vous ? Est-ce que ces questions pourraient faier partie intégrante de vos futurs projets ? Ou au contraire, est-ce quelque chose dont vous pourriez faire abstraction pour laisser faire le public ? 


Nicolas Boritch : Si le format vidéo sur internet est un contre-sens total par rapport à nos projets qui sont le plus souvent in situ, immersifs et basés sur le ressenti physique de l’espace autour de soi (un bâtiment imposant, l’intérieur d’une cathédrale, une installation dans un parc, une tour dans le port de Montréal...), il nous est très important de montrer nos projets autrement et nous essayons désormais de valoriser un autre aspect du travail à travers ces vidéos.

Romain Tardy : Cette question de la captation et de l’archivage est assez complexe, et nous nous débattons avec elle à chaque nouveau projet. C’est une question qui a pris des proportions beaucoup plus importantes avec l’arrivée des plateformes vidéo en ligne, et la diffusion de contenu amateur. La question du statut que l’on donne à nos vidéos est encore floue, nous le faisions par nécessité de garder une trace (car jusqu’ici, tous nos projets sont éphémères), mais nous avons pris récemment la direction d’une approche plus documentaire : dans la vidéo à paraître sur « Le Bestiaire » , la pièce réalisée à Cuba, nous avons essayé de mettre en avant le processus du projet, ces différentes étapes et aussi ce qui en a constitué le fond. Il nous paraît intéressant que le spectateur -public ou internaute- puisse comparer son ressenti aux idées de la personne qui a conçu la pièce.

« Eyjafjallajokull » AntiVJ
« Eyjafjallajokull » AntiVJ

Bruxelles, Août 2011.

Entretien réalisé par Cécile Barraud de Lagerie, illustrations : © AntiVJ

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